Au cours de la dernière décennie, il est clair que lorsque les femmes participent aux décisions de sécurité, la paix est plus durable. Une étude portant sur plus de 180 accords montre que ceux impliquant des femmes ont 35 % de chances supplémentaires de durer au-delà de quinze ans. Dans le Sahel, leur participation à la médiation est passée de 5 % à 25 % entre 2020 et 2022, aidant à résoudre plus de 100 conflits liés à l’eau, aux pâturages ou aux terres, grâce à des médiatrices intervenant dans des espaces sociaux où les hommes étaient parfois disqualifiés ou perçus comme parties prenantes.
La Colombie montre un mécanisme similaire. En 2016, des femmes négociatrices ont inclus des enjeux souvent invisibles, tels que les violences sexuelles et la réintégration des ex-combattantes, dans la négociation finale, avec 31 % des clauses intégrant le genre. Ces clauses renforcent la mise en œuvre, surtout dans les zones rurales où la confiance envers l’État est fragile. Selon le Georgetown WPS Index (2023), les États avec une forte participation des femmes aux institutions sont 60 % moins susceptibles de relancer un conflit en dix ans.
Si l’on sait désormais que la participation des femmes renforce la paix, les institutions qui devraient capitaliser sur cet atout l’excluent encore massivement. En 2025, seules 29 nations sont dirigées par une femme, tandis que 102 n’en ont jamais élu.
Ce déséquilibre se retrouve à tous les échelons. Les femmes occupent 27 % des sièges parlementaires et 23 % des portefeuilles ministériels dans le monde, des chiffres qui s’effondrent dans les États touchés par un conflit, où la représentation parlementaire féminine tombe à 20 %. 36 femmes sont à la tête du pouvoir politique dans leur pays : 17 sont des cheffes d’État élues et 19 dirigent un gouvernement. Les femmes représentent respectivement 11 % et 10 % des dirigeants de ce niveau dans le monde.
L’absence des femmes influence négativement les politiques : sans leur voix, les institutions adoptent des mesures moins inclusives et plus susceptibles de sous-estimer les risques dans les espaces où elles gagnent en visibilité. Selon le PNUD (2024), les pays masculinisés dans leurs décisions ont une reprise économique plus lente et un risque accru de violence, ce qui révèle que le manque de représentation fragilise la stabilité nationale. Entre 2015 et 2024, seules 23 % des personnes représentant les 193 États membres auprès de l’ONU à New York, c’est-à-dire les ambassadeurs et ambassadrices siégeant ou intervenant au Conseil de sécurité, étaient des femmes. Autrement dit, l’organe central chargé de maintenir la paix et la sécurité internationales continue de fonctionner avec une écrasante majorité de membres masculins. En novembre 2025, 114 pays ont adopté un plan d’action national sur cet agenda.
Pourtant, moins de la moitié (47 %) d’entre eux fixent des objectifs concrets et chiffrés pour accroître la présence des femmes dans les négociations de paix ou au sein des institutions de sécurité nationale.
Enfin, même lorsque les femmes accèdent aux plus hautes sphères de l’État, elles restent très majoritairement cantonnées aux portefeuilles dits « sociaux ». Au 1ᵉʳ janvier 2025, elles n’occupent que 11,8 % des ministères de la Défense, 17,1 % des Affaires étrangères et moins de 18 % des portefeuilles Intérieur et Justice dans le monde. Les quatre ministères qui pèsent le plus lourd dans les décisions de guerre et de paix restent donc à 85–88 % masculins, preuve que la «présence » des femmes au pouvoir ne signifie pas encore l’accès aux leviers réels de la sécurité nationale.
40 % des femmes considèrent le biais de genre comme un problème majeur au travail, avec des commentaires sexistes récurrents, même de la part d’officiers seniors. La RAND Corporation (2023) indique que les taux de promotion des femmes aux grades O-6 et plus stagnent après une légère hausse des enrôlements féminins. Dans le domaine des opérations de paix, une étude du CFR (2018, mise à jour en 2024) souligne que l’augmentation de la participation féminine (15 % pour le personnel militaire, 20 % pour la police) améliore le renseignement et les relations communautaires, mais que les biais culturels limitent encore les promotions aux postes de commandement.
À cela s’ajoute un effet de réseau : les cercles de décision en matière de sécurité, comme les conseils de défense, fonctionnent majoritairement en clubs fermés où la cooptation masculine prévaut. Ce phénomène, souvent qualifié de « old boys’ network », exclut les femmes des opportunités informelles menant aux postes clés. Entre 1992 et 2019, seulement 13 % des négociateurs, 6 % des médiateurs, 6 % des signataires dans les processus de paix étaient des femmes, en partie à cause de ces réseaux favorisant les connexions masculines. Une étude de 2024 montre comment la sécurité peut être utilisée pour exclure les femmes, en interprétant leur réseautage comme un risque de comportement non fiable et en renforçant les barrières invisibles à l’accès aux hautes fonctions.
Dans les conseils de sécurité, cet effet est amplifié : un rapport du SIPRI (2021) souligne que les priorités concurrentes, les distances géographiques et les hiérarchies implicites, souvent ancrées dans des privilèges masculins, marginalisent les groupes de base, y compris les femmes, des tables de négociation formelles, les reléguant à des rôles informels sans influence réelle. Par ailleurs, des recherches sur les biais dans le mentorat révèlent que les hommes bénéficient davantage de connexions du même genre pour les promotions, tandis que les femmes, piégées dans des réseaux « erronés », disposent de moins de ressources stratégiques. Ces dynamiques informelles non seulement freinent la diversité, mais affaiblissent aussi l’efficacité globale des processus de paix, comme le démontre une analyse du Georgetown Institute (2020) indiquant que 60 % des processus de paix entre 1989 et 2017 impliquaient des initiatives informelles où les femmes jouaient un rôle majeur (71 % des cas), mais que leur transfert vers les négociations formelles reste rare en raison de ces verrous réseau.
Cependant, un changement rapide est possible s’il est imposé par des mécanismes contraignants plutôt que par des mécanismes incitatifs uniquement. Depuis mai 2023, l’Union africaine refuse d’accréditer toute délégation avec moins de 40 % de femmes, ce qui a permis, au Soudan du Sud, d’intégrer des clauses sur les violences sexuelles et la démobilisation des enfants-soldats dans l’accord de 2018. 18 mois plus tard, 71 % des cessez-le-feu locaux tiennent encore, contre 29 % avant 2023. En Centrafrique, l’accord révisé dure 64 % plus longtemps que ses prédécesseurs. Le Fond Elsie, lancé par les Nations Unies en 2022, a atteint 480 millions USD en 2025, soutenant 212 réseaux de femmes dans 29 pays et concluant des accords dans 72 % des cas où la gouvernance officielle échouait.
Pour les 32 membres de l’OTAN, la logique est d’augmenter concrètement la présence des femmes dans chaque délégation de paix, chaque mission de formation, chaque exercice majeur ou chaque contribution opérationnelle. Il faut remplir, et même dépasser, les obligations du programme « Femmes, Paix et Sécurité (FPS) » que l’Alliance s’est elle-même fixées en 2000.
Une délégation qui atteint la parité ou s’en approche sérieusement (40-50 % de femmes) valide d’un seul coup plusieurs des indicateurs les plus exigeants du cadre de performance FPS : représentation significative des femmes dans les processus de paix soutenus par l’OTAN, intégration du genre dans la planification et la conduite des opérations, leadership féminin visible au niveau national et allié. Résultat immédiat : le pays concerné grimpe mécaniquement dans le classement annuel publié par le Secrétariat international, un classement que chaque capitale suit avec la même attention que les tableaux de préparation opérationnelle ou les niveaux de dépenses de défense.
Aucun autre forum multilatéral n’offre cette combinaison unique : des cibles chiffrées, une évaluation publique, une pression entre pairs réelle et, surtout, des conséquences concrètes sur la réputation et l’influence au sein de l’Alliance. Quand un pays se retrouve dans le bas du tableau FPS pendant deux années consécutives, les questions tombent au Parlement, dans la presse et, surtout, dans les couloirs de Bruxelles et de Washington. Inversement, les « bons élèves » (Canada, Norvège, Suède, Espagne, Pays-Bas ces dernières années) en tirent un capital politique immédiat.
Quand l’OTAN, référence militaire et diplomatique incontestée pour une large partie du monde, aura fait de la parité une réalité opérationnelle dans ses rangs et dans tous les processus qu’elle soutient, elle privera définitivement le reste de la communauté internationale de toute excuse pour rester en retard.
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Photo: Ministry of Defense and NATO Training Mission, Afghanistan Women, Wikimedia Commons (Public Domain).




