Society, Culture, and Security

La violence sexuelle : une arme de guerre oubliée de la sécurité internationale


En temps de guerre, certaines formes de violence s’imposent immédiatement à l’attention : bombardements, combats de rue ou destructions d’infrastructures. D’autres formes de violence, pourtant comparables en termes d’impact social et politique, demeurent structurellement sous-intégrées aux cadres d’analyse sécuritaire. C’est le cas de la violence sexuelle, largement documentée dans de multiples conflits contemporains.

Cette violence recouvre des actes tels que le viol, l’esclavage sexuel, les grossesses forcées ou les mutilations sexuelles, commis dans le cadre de conflits armés, souvent dans le but explicite de dominer, humilier et contrôler les populations. Pourtant, malgré son ampleur et ses effets profondément destructeurs, elle demeure marginalement intégrée aux cadres opérationnels et doctrinaux de la sécurité internationale. Ce décalage révèle une limite structurelle des approches dominantes de la sécurité, fondées sur une hiérarchisation des menaces selon leur visibilité et leur quantifiabilité. Bien qu’elle produise des effets mesurables de déstructuration sociale et de fragmentation politique, la violence sexuelle est encore trop rarement considérée comme une menace stratégique, c’est-à-dire comme un outil délibéré au service d’objectifs militaires ou politiques. En conséquence, elle demeure systématiquement reléguée au second plan des priorités stratégiques internationales.


La violence sexuelle comme violence systématique

La violence sexuelle s’inscrit depuis longtemps dans des stratégies visant à contrôler les populations civiles et à désorganiser les sociétés. Selon les Nations Unies, plus de 4 600 cas de violences sexuelles liées aux conflits ont été documentés en 2024, ce qui représente une augmentation de 87 % entre 2022 et 2024. Ces données restent néanmoins largement sous-estimées, en raison de dynamiques structurelles : la peur des représailles, la stigmatisation profonde et l’absence de mécanismes de signalement sûrs condamnent la majorité des survivantes au silence.

Dans plusieurs conflits récents, ces violences sont utilisées de manière systématique comme outil de domination et de destruction sociale. Le conflit dans la région du Tigré, en Éthiopie, est un exemple marquant où des violences sexuelles à grande échelle ont été attribuées à des forces éthiopiennes et érythréennes. Le Dr Abraha Gebreegziabher, directeur clinique de l’hôpital Ayder en Tigré, affirme qu’il existe des preuves solides selon lesquelles le viol a été utilisé comme une véritable arme de guerre. Les témoignages des victimes indiquent que certains soldats exprimaient explicitement leur volonté d’anéantir l’identité tigréenne, soit en infligeant des lésions graves aux organes reproducteurs des femmes, soit en imposant des grossesses forcées. Des analyses juridiques fondées sur des données médicales et des témoignages de professionnels de santé ont conclu à l’existence de crimes contre l’humanité, notamment des viols de masse, des actes d’esclavage sexuel, des mutilations et des stérilisations imposées.

Les conséquences de ces violences dépassent largement les victimes directes. Elles peuvent entraîner des ruptures familiales concrètes : certaines survivantes sont rejetées par leur partenaire ou leur communauté, en particulier lorsqu’elles portent un enfant issu du viol. Cette exclusion sociale peut limiter leur accès au logement, aux revenus et aux réseaux d’entraide, les laissant souvent isolées. Au-delà de ces effets immédiats, les conséquences sont également durables et transgénérationnelles. Ces violences entraînent des effets psychologiques durables, notamment le stress post-traumatique, la dépression ou l’anxiété. Ces effets ne touchent pas seulement les survivantes, mais aussi leurs enfants, car les traumatismes vécus par les mères peuvent affecter leur santé mentale ainsi que leurs relations familiales.

Dès lors, réduire la violence sexuelle à une crise humanitaire revient à ignorer sa fonction stratégique dans les dynamiques de conflit. Elle doit être considérée comme une véritable menace pour la sécurité, car elle affaiblit durablement les sociétés, fragilise des groupes ciblés et contribue à prolonger l’instabilité bien après la fin des combats. 

Pourquoi cette arme reste-t-elle marginalisée dans les politiques de sécurité ?

Malgré son importance, la violence sexuelle reste souvent absente des politiques de sécurité. Cette marginalisation s’explique en partie par un déficit structurel de visibilité, mais aussi par des biais institutionnels dans la définition même de la sécurité. Ces violences se produisent fréquemment dans des espaces privés, tels que les domiciles, les centres de détention ou des zones isolées, et sont largement sous-déclarées. Contrairement aux frappes militaires ou aux déplacements de troupes, elles ne sont ni facilement observables ni quantifiables en temps réel. La peur de représailles, la stigmatisation sociale et le manque d’accès à des mécanismes de plainte sûrs empêchent de nombreuses survivantes de signaler les abus.

Cette marginalisation s’explique également par la manière dont la sécurité est traditionnellement définie. Les politiques de sécurité internationale reposent historiquement sur une conception stato-centrée et militarisée des menaces visibles et mesurables, telles que les capacités militaires, les technologies ou les rivalités entre États, qui sont plus faciles à évaluer et à intégrer dans les stratégies de défense. Cette approche est bien documentée dans les analyses des institutions internationales, notamment dans le rapport des Nations Unies de 2023 sur les violences sexuelles liées aux conflits, qui met en évidence un manque d’intégration de ces violences dans les réponses sécuritaires et souligne la persistance d’une impunité importante. Les priorités de sécurité demeurent ainsi en grande partie centrées sur des menaces militaires classiques. Dans ce contexte, la violence sexuelle est souvent perçue comme un enjeu humanitaire ou social, et non comme une menace stratégique, alors même qu’elle perturbe le fonctionnement des sociétés et constitue un enjeu de sécurité à part entière.

L’OTAN aborde la question des violences sexuelles principalement à travers l’agenda « Femmes, paix et sécurité », qui vise à intégrer la protection des femmes et la prévention des violences sexuelles dans les opérations militaires. Concrètement, cela se traduit par des formations destinées aux forces armées, l’intégration de conseillers en genre dans certaines missions et l’élaboration de lignes directrices pour mieux prévenir et identifier ces violences sur le terrain. Toutefois, ces dispositifs demeurent largement dépendants de l’appropriation nationale et ne sont ni systématiquement opérationnalisés ni contraignants. Leur mise en œuvre dépend largement de la volonté et des priorités des États membres, et leur intégration dans la planification des opérations militaires n’est pas systématique, ce qui limite leur traduction en effets opérationnels tangibles.

Dès lors, si la violence sexuelle est négligée, ce n’est pas parce qu’elle est secondaire, mais parce que les cadres actuels de la sécurité peinent à intégrer des formes de violence moins visibles, qui ont des effets profonds sur le fonctionnement des sociétés. 

Vers une sécurité repensée : intégrer la violence sexuelle comme menace stratégique
Reconnaître la violence sexuelle comme une menace pour la sécurité implique de transformer les approches actuelles. Cela suppose d’abord de mieux intégrer cette problématique dans les stratégies militaires et de renseignement, et d’y répondre de manière plus systématique. Cela passe notamment par une coordination étroite avec des acteurs locaux, souvent en première ligne, tels que des centres de soutien aux victimes et des structures de santé locales, comme les cliniques et les hôpitaux, qui jouent un rôle essentiel dans la prise en charge des victimes et dans leur processus de rétablissement, tant sur le plan physique que psychologique.

Il est également nécessaire de renforcer les mécanismes de responsabilisation. Malgré une meilleure documentation des cas, les poursuites restent rares, en raison de plusieurs obstacles : difficultés à collecter des preuves en contexte de guerre, absence de systèmes judiciaires fonctionnels et manque de volonté politique dans certains cas. Ces obstacles compliquent la traduction des responsables en justice, ce qui contribue à maintenir un climat d’impunité. Sans mécanismes efficaces pour enquêter et sanctionner ces violences, leur répétition demeure probable.

De plus, l’approche de l’OTAN reste principalement centrée sur des menaces militaires traditionnelles, ce qui limite sa capacité à traiter des formes de violence moins visibles et plus diffuses, comme la violence sexuelle, qui nécessitent une coordination étroite avec des acteurs locaux. Ainsi, la violence sexuelle en temps de guerre met en lumière les limites des cadres actuels de la sécurité internationale. Tant qu’elle sera perçue comme une question secondaire, les réponses demeureront incomplètes. Repenser la sécurité implique une redéfinition de ses critères d’évaluation, afin d’intégrer des formes de violence dont les effets sont diffus mais structurellement déstabilisateurs afin d’inclure les réalités vécues par les populations civiles. À défaut, la violence sexuelle continuera d’opérer comme une technologie de guerre à faible coût politique, perpétuant un angle mort stratégique aux conséquences durables.


Disclaimer: Any views or opinions expressed in articles are solely those of the authors and do not necessarily represent the views of the NATO Association of Canada.


Photo: Wikimedia Commons (Public Domain).

Author

  • Linta Chatha
    Linta Chatha is an undergraduate student in the Honours Health Sciences program at McMaster University. Her research interests include global health, climate change and security, and the protection of women’s rights in conflict-affected societies. She is actively involved in community service and social justice initiatives both within her university and in her local community of Vaughan, Ontario.
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Linta Chatha
Linta Chatha is an undergraduate student in the Honours Health Sciences program at McMaster University. Her research interests include global health, climate change and security, and the protection of women’s rights in conflict-affected societies. She is actively involved in community service and social justice initiatives both within her university and in her local community of Vaughan, Ontario.