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La guerre en Ukraine comme catalyseur de la sécuritisation russe par l’OTAN


En 2019, le président français Emmanuel Macron déclarait que l’OTAN était en état de « mort cérébrale ». À peine trois ans plus tard, peu auraient anticipé que l’organisation retrouverait une unité et une direction bien tranchées. 

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022, précédée par l’annexion de la Crimée en 2014, a profondément reconfiguré le paysage sécuritaire transatlantique. L’OTAN a dû adopter une nouvelle posture face à la menace russe. Entre engagement diplomatique, conflit direct et un changement collectif de la perception de la Russie, l’organisation transatlantique opta pour une “sécuritisation collective justifiée”. En tant qu’acteur central du schéma de sécurité transatlantique, l’OTAN considère la Russie comme un danger imminent menaçant la stabilité régionale.

Qu’est-ce que la sécuritisation ?
La théorie de la sécuritisation décrit le processus par lequel un problème est construit linguistiquement comme une menace existentielle pour un objet référent. Ce qui distingue une «menace sécuritisée » d’un simple risque politique, c’est la nature de la réponse qu’elle mobilise: une fois sécuritisée, une menace justifie des mesures d’exception qui dépassent le cadre des politiques ordinaires. Dynamique par nature, cette construction modifie en profondeur l’identité perçue de l’acteur ou du problème dans le champ sécuritaire.

Un changement de langage qualifiant la Russie
L’OTAN a été fondée en réponse à la menace expansionniste soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, au début des années 2000, à la suite de la fin de la guerre froide, les pays membres assouplirent leur position face à une Russie en train de se reconstruire.  Alors qu’elle était encore considérée en 2012 comme un partenaire stratégique pour la stabilité européenne, la Russie est redevenue, par son recours à la force contre un État souverain membre de l’ONU, une menace existentielle pour l’Alliance. En 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée, la posture de l’OTAN à l’égard de la Russie a radicalement changé. Ainsi, dès septembre 2014, le ton et la caractérisation de la Russie prirent une tournure défensive, voire sécuritaire, condamnant « l’annexion autoproclamée, illégale et illégitime de la Crimée par la Russie».

Puis, au sommet de Madrid en juin 2022, la Russie est désignée comme représentant « la menace la plus importante et la plus directe pour la sécurité des Alliés ». À cela s’ajoute la militarisation croissante de l’Arctique, qui inquiète plusieurs membres de l’Alliance et renforce l’idée d’une stratégie russe d’expansion. 

L’invasion de l’Ukraine, point de bascule d’une stratégie d’agression russe
L’invasion de l’Ukraine constitue l’aboutissement d’une stratégie d’agression multiforme qui appelle une réponse qualitativement différente de celle suscitée par les crises précédentes. Trois facteurs permettent de l’expliquer.

Premièrement, l’échelle géographique de la menace a fondamentalement changé. En 2008, l’invasion de la Géorgie était perçue comme une agression ciblée sur le flanc oriental, sans mobiliser les membres les plus influents de l’Alliance (États-Unis, France, Allemagne) qui ne la considéraient pas comme une menace existentielle pour l’ensemble du continent. L’annexion de la Crimée, positionnant des forces russes à moins de 500 km de plusieurs capitales d’Europe centrale, puis l’invasion de 2022 ont au contraire suscité une reconnaissance collective du danger parmi l’ensemble des Alliés, y compris les membres jusqu’alors les plus réticents à antagoniser Moscou.

Deuxièmement, la multiplication d’attaques hybrides contre de nombreux membres de l’OTAN et des pays voisins de l’Ukraine contribue activement à la perception selon laquelle la Russie prépare une autre agression contre des pays voisins. Un rapport européen a recensé 219 incidents de guerre hybride russe en Europe depuis 2014, dont 86 % ont eu lieu depuis le début de l’invasion à grande échelle de 2022. La Commission de sécurité et de coopération en Europe a, de son côté, cartographié près de 150 opérations hybrides menées en territoire OTAN depuis février 2022, réparties entre attaques d’infrastructures critiques, campagnes de violence, migration instrumentalisée et ingérences électorales. La Russie menace donc plus largement la stabilité européenne et globale par ses actions militaires, sa stratégie nucléaire au bord de l’abîme et ses manipulations des institutions et des infrastructures.

Enfin, l’invasion de l’Ukraine remet en question la crédibilité de l’OTAN pour répondre à l’un de ses objectifs fondationnels: protéger l’Europe d’une agression russe. En tant qu’acteur de dissuasion et de réassurance dans une nouvelle ère stratégique, ainsi qu’acteur défendant les valeurs communes de l’État de droit, des libertés individuelles, des droits de l’homme et de la démocratie, l’OTAN se devait d’adopter une position tranchée. En effet, les multiples attaques contre l’Ukraine menacent directement le pré carré de l’OTAN et les capacités de défense de son partenaire, l’Union européenne. La Russie continue également de commettre de nombreux crimes de guerre documentés, notamment l’usage de violences sexuelles à des fins stratégiques et l’abduction d’enfants ukrainiens emmenés en Russie. Ces faits rendent la passivité moralement inacceptable.

La sécuritisation nécessaire de la Russie
À la lumière de ces conditions, la sécuritisation collective de la Russie par l’OTAN constitue un impératif ontologique et éthique. En effet, la construction de nouvelles menaces à l’encontre de l’OTAN permet de justifier l’existence de l’organisation dans le futur, sa propre survie. Après une période de latence et de questionnement sur l’utilité de l’organisation, l’invasion de l’Ukraine lui a redonné une raison d’être. Face à la Russie, l’OTAN retrouve une direction, un adversaire commun, et surtout, un discours unifié concernant l’identité de l’organisation en tant que garant de la défense européenne.

La sécuritisation de la Russie constitue également un devoir moral. La guerre en Ukraine est non seulement illégale et injustifiée, mais aussi une catastrophe humanitaire. En désignant la Russie comme enfreignant le droit international, l’OTAN se place en défenseuse des libertés individuelles, de la liberté de pensée et de conscience, et des droits de l’homme, ainsi que du respect d’un ordre international fondé sur des règles communes, telles que la liberté, la dignité et les droits de l’homme.

Enfin, une sécuritisation réussie nécessite que l’audience, ici les pays alliés, valide ce processus en accordant à l’OTAN de nouvelles capacités et un ensemble de politiques répondant à la menace. Que ce soit le plan ReArm Europe visant à combler les lacunes critiques en matière de capacités en accélérant les investissements et en améliorant les mécanismes d’acquisition conjointe, les aides financières et d’armement massives fournies à l’Ukraine depuis 2022, ou le régime de sanctions élaboré, la rapidité et la cohérence des réponses alliées illustrent la solidité de ce consensus.

Cette sécuritisation répond également à un contre-argument important : peut-elle devenir une justification pour une escalade militaire incontrôlée ? Non, à condition que l’objectif final reste clairement la désécuritisation, c’est-à-dire le retour à des relations normales fondées sur le droit international. C’est précisément la priorité affichée par l’Alliance, qui continue de privilégier la stabilité géopolitique à long terme. 

Reconsidérer les garanties de sécurité de l’OTAN
La sécuritisation de la Russie soulève une question plus large : les garanties de défense collective de l’OTAN sont-elles adaptées aux menaces du XXIe siècle ? Pierre angulaire du Traité de l’Atlantique Nord depuis 1949, l’article 5 stipule qu’une attaque armée contre l’un des membres de l’Alliance est considérée comme une attaque contre tous, obligeant les Alliés à y répondre collectivement. Conçu pour des agressions militaires classiques entre États, il peine aujourd’hui à répondre aux menaces modernes que sont les cyberattaques, la guerre hybride ou les manipulations informationnelles. Il est difficile de croire que les pays alliés s’impliqueraient dans une guerre contre la Russie si cette dernière attaquait le Montenegro par exemple.

Un processus d’escalade gradué, qui commence par la sécuritisation d’un objet ou d’un acteur référent, semble la solution logique face aux menaces multicouches, parfois sans caractère humain, que l’OTAN affronte actuellement. La sécuritisation d’une menace permet de débloquer certaines répliques auparavant considérées comme inaccessibles. Plutôt que de réserver l’article 5 à des scénarios d’affrontement direct, l’OTAN gagnerait à normaliser une palette de réponses allant des sanctions économiques et diplomatiques aux mesures militaires ciblées, en passant par des mécanismes de cyberdéfense collective.

Conclusion
Ancrée dans des menaces réelles, de l’annexion de la Crimée à l’invasion de l’Ukraine, en passant par la militarisation de l’Arctique et les attaques hybrides, la sécuritisation de la Russie par l’OTAN a permis à l’Alliance de retrouver une unité et une direction que beaucoup pensaient perdues. L’enjeu, désormais, est double. Il s’agit d’abord de maintenir la cohérence de cette réponse face aux pressions politiques internes et aux tentatives russes de division. Il s’agit ensuite de transformer cette dynamique de sécuritisation en un levier de modernisation durable de l’Alliance, en adaptant ses cadres doctrinaux, à commencer par l’article 5, aux réalités d’un environnement sécuritaire profondément reconfiguré. 


Disclaimer: Any views or opinions expressed in articles are solely those of the authors and do not necessarily represent the views of the NATO Association of Canada.

Photo: Wikimedia Commons (Public Domain).

Author

  • Sasha Prevost

    Sasha studied political science at McGill University, and went on to study International Security at Georgetown University. Her work focuses on gender, peace and security, transatlantic relations and European rearmement. 

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Sasha Prevost
Sasha studied political science at McGill University, and went on to study International Security at Georgetown University. Her work focuses on gender, peace and security, transatlantic relations and European rearmement.