L’intelligence artificielle (IA) occupe aujourd’hui une place croissante dans les domaines de la diplomatie, de la sécurité internationale et, par conséquent, de la prévention des conflits armés. Grâce aux progrès technologiques de l’apprentissage automatique (machine learning) et de l’analyse de données massives, certains systèmes sont désormais capables d’anticiper des risques et de reconnaître des schémas afin de formuler des prévisions sur l’évolution des conflits internationaux.
Dans ce contexte apparaît la notion de « sécurité prédictive ». Ce terme désigne l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle et d’analyse de données, visant à prévoir et à anticiper les conflits ainsi que la violence et l’instabilité qui les accompagnent, de manière à éclairer les décisions stratégiques et sécuritaires de différents acteurs. Cependant, si ces technologies offrent des perspectives prometteuses pour améliorer la prévention des conflits, elles se heurtent également à des limites structurelles importantes qui en restreignent l’application et l’efficacité.
La sécurité prédictive
L’essor de l’intelligence artificielle dans le domaine de la prévention des conflits peut être considéré comme une évolution logique et naturelle des progrès technologiques récents, une réponse aux défis contemporains que représentent les conflits armés et leurs violences. Toutefois, l’intégration de ces technologies aux mécanismes d’alerte précoce ne se limite pas à l’ajout d’un nouvel outil d’analyse : au contraire, elle a le potentiel de transformer progressivement les modes traditionnels d’anticipation des crises en faisant émerger une approche de la sécurité davantage basée sur la prévision algorithmique et l’utilisation de vastes quantités de données. Les gouvernements et les organisations internationales pourraient ainsi mieux identifier certains risques et préserver leurs ressources tout en planifiant leurs réponses.
Le modèle VIEWS et l’IA au service de la prévision des conflits
« VIEWS » (Violence and Impacts Early Warning System) est un modèle de prévision des conflits armés créé par le Peace Research Institute d’Oslo (PRIO) et l’université d’Uppsala. Il utilise l’intelligence artificielle pour anticiper la probabilité d’escalade des conflits et le nombre potentiel de victimes dans le monde. L’une de ses particularités est l’accès libre à ses prévisions.
Leur devise, « rester informé, agir, renforcer la résilience », reflète l’objectif de VIEWS: fournir aux acteurs tels que les gouvernements, les organisations internationales et les organisations humanitaires des outils en libre accès leur permettant de détecter rapidement les signaux annonciateurs de conflits et de victimes de violences.
Ce système repose sur l’analyse d’une grande quantité de données par un algorithme d’IA qui reconnaît des schémas et calcule la probabilité de conflits futurs. Il est également important de noter qu’actuellement cette technologie n’analyse qu’un seul type de conflit : les conflits armés entre États, même si l’équipe de VIEWS prévoit d’étendre le modèle « aux conflits non étatiques et actes de violence unilatéraux». Ces prévisions sont mises à jour chaque mois et couvrent une période de 3 ans. Enfin, ces données sont traduites en cartes interactives et colorées ou peuvent être téléchargées sous leur forme brute.
Dans le rapport VIEWS 2026, plusieurs pays sont classés comme « à risque ». En ce qui concerne le nombre prévu de victimes et la « probabilité prévue d’un conflit armé au niveau des États », l’Ukraine, le Soudan, le Nigeria, Israël/Palestine et le Pakistan ont affiché les scores les plus élevés, et cette tendance se poursuit jusqu’en mars 2029. Par exemple, alors que nous savons que le Soudan est actuellement en proie à une guerre civile dévastatrice depuis 2023 (40 000 personnes tuées selon l’ONU), VIEWS prévoit qu’en février 2028 encore, le nombre de décès prévus au Soudan sera de 242 (864 en mai 2026), et que, pour ce même mois, la probabilité que le conflit armé persiste sera de 100 % (100 % en mai 2026). Le rapport illustre ainsi le potentiel des modèles comme VIEWS pour anticiper les dynamiques des conflits, mais ils soulèvent aussi des questions sur leur fiabilité, leurs limites et leurs implications, particulièrement puisque ces prédictions ambitieuses sur plusieurs années peuvent elles-mêmes avoir d’importantes conséquences humaines et politiques.
Les promesses de la sécurité prédictive
Le principal atout d’un système comme VIEWS est sa capacité supposée à détecter rapidement les changements dans les dynamiques des conflits armés, ce qui pourrait contribuer à réduire le nombre total de victimes en servant de système d’alerte précoce. Comme le rapport 2026 nous le montre, en à peine un mois (décembre 2025-janvier 2026), le Niger est passé de 94% de probabilité de conflit armé à 99%, alors que la Tanzanie est redescendue de 85% à 64% dans le même laps de temps. Ces variations rapides démontrent l’utilité d’un système capable de suivre et de prédire l’évolution d’une crise presque en temps réel.
Cette capacité d’anticipation pourrait également permettre aux acteurs internationaux de mieux prioriser leurs ressources humanitaires, militaires et diplomatiques. Par exemple, en 2025-2026 le budget des opérations de maintien de la paix de l’ONU s’élevait à 5,6 milliards de dollars. Dans ce contexte, une “collaboration homme-machine” avec des outils comme views pourrait contribuer à une planification plus efficace des interventions en identifiant les pays ou régions les plus vulnérables et permettant une utilisation plus ciblée des ressources disponibles. Pour des pays comme le Canada, qui participent régulièrement à des missions de l’OTAN et à d’autres opérations internationales de prévention des conflits, ce type d’outil pourrait se révéler particulièrement stratégique.
Les limites et risques de la prévision algorithmique
Malgré leurs avantages stratégiques, les systèmes de sécurité prédictive comme VIEWS ont aussi plusieurs limites importantes. D’abord, les conflits armés demeurent des phénomènes profondément humains et imprévisibles. Les modèles d’intelligence artificielle ne peuvent donc pas produire des certitudes mais simplement des scénarios probables, susceptibles d’évoluer très rapidement selon le contexte. Le cas de l’Ukraine illustre parfaitement cette dynamique. En janvier 2026, VIEWS avait prédit que le nombre de victimes en Ukraine en mars 2026 serait d’environ 3270, alors que la carte des décès recensés indique 7769. Cet écart considérable montre que même un modèle sophistiqué et primé comme VIEWS ne peut pas anticiper pleinement des événements aussi soudains et imprévus que la mort.
Plusieurs chercheurs soulèvent également d’autres limites de la sécurité prédictive basée sur l’IA. Par exemple, selon certaines études récentes, une diplomatie davantage basée sur les données et l’IA peut parfois renforcer des biais existants, reproduire des stéréotypes ou simplement passer à côté des aspects essentiels des causes du conflit. Ces limites dépendent du type et de la qualité des données avec lesquelles l’outil est entraîné et qu’il utilise. De plus, les chercheurs soulignent que le manque de transparence de certains modèles d’IA peut aggraver ces limites et poser un problème de responsabilité.
Enfin, l’utilisation croissante de l’intelligence artificielle dans la sécurité internationale pose également des enjeux politiques et éthiques. En identifiant certains pays tels que le Soudan, l’Éthiopie, le Nigeria et le Pakistan comme étant à risque d’escalade des conflits au cours des 3 prochaines années, un système comme VIEWS peut influencer la manière dont la communauté internationale perçoit un pays, notamment ceux associés à cette notion théorique de « failed states ». Cela peut nuire aux perspectives du pays et réduire certaines opportunités, notamment les investissements internationaux. En effet, le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme rappelle que l’utilisation de l’IA peut avoir des impacts disproportionnés sur des groupes déjà touchés par des inégalités.
De plus, ce genre de prédictions sur le long terme risque de renforcer certaines dynamiques de « prophéties autoréalisatrices ». En associant de manière persistante des pays déjà fragilisés à un haut niveau de risque, ces prédictions pourraient influencer les décisions des acteurs politiques, économiques et internationaux, contribuant donc à reproduire les trajectoires qu’elles cherchent précisément à anticiper et éviter.
Par ailleurs, l’IA peut aussi être utilisée à des fins beaucoup plus controversées comme la surveillance massive, la guerre informationnelle et la manipulation de l’opinion publique. Les risques d’abus ou de « scope creep » existent donc réellement et même un outil aussi ouvert et bienveillant que VIEWS pourrait théoriquement être instrumentalisé par certains acteurs mal intentionnés.
Vers une utilisation responsable
Il est important de se souvenir que l’IA et ces technologies ne peuvent pas réellement comprendre les subtilités des conflits humains. Les systèmes comme le “Violence and Impacts Early Warning System” (VIEWS) produisent des prédictions statistiques basées sur les données que l’on leur fournit, des prédictions utiles et rapides, mais qui doivent rester un outil d’aide à la décision, encadré par des experts humains conscients des limites de ces dispositifs, dont certaines ont été présentées dans cet article. Cette question est particulièrement pertinente pour les membres de l’OTAN, dont le Canada, dans le contexte de la nouvelle stratégie de l’OTAN sur l’intelligence artificielle (2024), qui vise à promouvoir un usage responsable et équilibré de l’IA au service de la défense et de la sécurité des alliés.
Ainsi, les développements de systèmes prédictifs appellent à la création d’un cadre éthique international clair et robuste, notamment en matière de transparence, de responsabilité et de supervision humaine, pour assurer une utilisation prudente, légitime et responsable de ces technologies dans un domaine aussi sensible que la prévision des conflits armés.
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Photo: Wikimedia Commons (Public Domain).




