Security, Trade and the Economy

L’après-Doha et la perspective d’un « OTAN arabe »  

Au lendemain des frappes aériennes israéliennes contre Doha en septembre 2025, plusieurs États arabes et musulmans ont relancé l’idée d’une alliance militaire collective inspirée de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Cette proposition, parfois désignée comme « OTAN arabe » ou « OTAN islamique », vise à créer un cadre de sécurité régional fondé sur la défense mutuelle et sur une coordination stratégique accrue entre les pays participants.

Lors du sommet arabo-islamique extraordinaire tenu à Doha le 15 septembre 2025, plusieurs dirigeants ont exprimé des positions fermes sur la nécessité d’une réponse collective. Le premier ministre irakien Mohammed Shia’ Al-Sudani y a proposé la création d’un pacte de défense inspiré de l’article 5 de l’OTAN, qui exige que « nos États réagissent de manière unie à toute agression contre l’un d’entre nous ». C’était l’une des interventions les plus claires en faveur d’une alliance structurée dans les discours officiels du sommet.

Le contexte immédiat du débat est géopolitique et sécuritaire. Les frappes israéliennes sur la capitale qatarie ont été perçues non seulement comme une attaque ponctuelle, mais aussi comme un signal de vulnérabilité des États de la région, même ceux disposant de défenses avancées et de liens étroits avec des alliés occidentaux. Au sommet de Doha, le communiqué final a souligné la nécessité d’une coopération accrue pour faire face aux crises sécuritaires. Les participants ont condamné l’attaque et appelé à une révision des approches de sécurité régionales, tout en laissant ouverte la forme concrète que pourrait prendre cette coopération.

À défaut de consensus clair sur un traité global de défense mutuelle, plusieurs États ont opté pour des approches bilatérales. Par exemple, l’Arabie saoudite et le Pakistan ont signé un accord de défense mutuelle affirmant que toute agression contre l’un serait considérée comme une agression contre l’autre. Cet accord intervient dans un contexte où le Pakistan est le seul pays à majorité musulmane doté d’armes nucléaires, ce qui en fait un partenaire particulièrement stratégique pour Riyad.

Sur le plan militaire, les États arabes disposent de ressources considérables. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les dépenses militaires de la région ont atteint plus de 220 milliards de dollars en 2024, ce qui fait du Moyen-Orient l’une des zones du monde où la croissance des budgets de défense est la plus rapide.

L’Arabie saoudite se positionne parmi les plus gros contributeurs, avec environ 75,8 milliards de dollars dépensés en équipements et capacités militaires en 2024. Pourtant, ces moyens ne se traduisent pas encore par une force intégrée. Les armées restent fragmentées : doctrines différentes, équipements parfois incompatibles et absence de commandement unique. Ces lacunes compliquent la création d’une structure capable de répondre rapidement et efficacement à une crise régionale majeure.

L’un des principaux obstacles à la création d’un « OTAN arabe » est simple : les États de la région ne font pas face aux mêmes menaces, et n’emploient pas les mêmes moyens pour y répondre. Là où l’OTAN s’est construite autour d’un adversaire clairement identifié, les pays arabes évoluent dans un environnement sécuritaire fragmenté, où les priorités divergent fortement.

Pour les monarchies du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, la principale menace demeure l’Iran. Cette perception repose sur des éléments concrets : le programme balistique iranien, le soutien de Téhéran à des groupes armés régionaux et les attaques répétées menées par les Houthis contre des infrastructures saoudiennes depuis le Yémen. En 2019, l’attaque contre les installations pétrolières d’Abqaiq avait temporairement réduit de moitié la production pétrolière saoudienne, un épisode qui continue de structurer la doctrine sécuritaire de Riyad.

À l’inverse, plusieurs pays arabes ne considèrent pas l’Iran comme une menace immédiate. Le Qatar entretient depuis longtemps des relations diplomatiques et fonctionnelles avec Téhéran, notamment en raison du partage du plus vaste champ gazier offshore au monde. L’Oman joue régulièrement un rôle de médiateur entre l’Iran et les puissances occidentales, tandis que l’Irak dépend en partie de l’énergie iranienne pour son approvisionnement électrique. Pour ces États, une alliance explicitement dirigée contre l’Iran serait non seulement risquée, mais aussi contre-productive.

La question d’Israël constitue une autre ligne de fracture majeure. Pour des pays comme l’Algérie ou l’Irak, Israël demeure une puissance hostile, liée à la question palestinienne et aux opérations militaires répétées à Gaza et en Cisjordanie. À l’inverse, plusieurs États arabes ont normalisé leurs relations avec Israël depuis les Accords d’Abraham de 2020 et coopèrent désormais sur les plans sécuritaire, technologique et économique. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer une alliance militaire arabe capable d’intégrer à la fois des États qui coopèrent étroitement avec Israël et d’autres qui refusent toute reconnaissance officielle.

Les priorités de sécurité varient également selon que les menaces sont perçues comme externes ou internes. Pour l’Égypte, la stabilité intérieure demeure une préoccupation centrale. Le régime du président Abdel Fattah al-Sissi concentre une part importante de ses efforts sécuritaires sur la lutte contre les groupes armés dans le Sinaï, la surveillance de l’opposition politique et le contrôle des frontières. Une alliance régionale axée sur des scénarios de guerre interétatique répondrait peu à ces priorités.

Dans des pays comme la Jordanie ou le Maroc, la sécurité est étroitement liée à la gestion des flux migratoires, à la prévention de la radicalisation et à la coopération avec l’Europe. Ces États privilégient des partenariats sécuritaires ciblés avec des acteurs occidentaux plutôt qu’une alliance régionale lourde, susceptible de les entraîner dans des conflits éloignés de leurs intérêts directs.

La question des acteurs non étatiques complique encore davantage la définition commune de la menace. Certains pays considèrent les Frères musulmans comme une organisation terroriste, tandis que d’autres les tolèrent ou les intègrent au jeu politique. De même, les perceptions divergent quant aux groupes armés opérant en Syrie, en Irak ou au Liban, certains étant perçus comme des alliés tactiques, d’autres comme des menaces existentielles.

En 2024, l’Arabie saoudite consacrait plus de 7 % de son PIB à la défense, tandis que l’Égypte y consacrait moins de 1 %. Certains États investissent massivement dans les systèmes antimissiles et la défense aérienne, d’autres dans la sécurité intérieure ou la surveillance numérique. Ces priorités budgétaires reflètent des lectures très différentes de l’environnement sécuritaire régional.

Dans ce contexte, des questions reviennent systématiquement lors des discussions diplomatiques : dans quel scénario précis une clause de défense mutuelle serait-elle activée ? Une attaque contre un pétrolier dans le Golfe ? Une frappe israélienne ciblée ? Une attaque terroriste transfrontalière ? À ce jour, aucun consensus clair n’existe sur ces points.

C’est précisément cette absence de définition commune de la menace qui complique la mise en place d’une alliance de type OTAN. Sans accord sur ce qui constitue une agression, sur l’identité des adversaires potentiels et sur les réponses appropriées, une structure de défense collective risque de rester symbolique, voire de se paralyser dès sa première crise.

La montée de ce débat a des implications pour les structures de sécurité occidentales. Une initiative arabe plus robuste pourrait, en théorie, alléger une partie de la pression sur l’OTAN en matière de stabilisation du Moyen-Orient. Mais sans coordination claire, elle pourrait également compliquer les alignements stratégiques existants, notamment les partenariats établis dans le cadre de la Méditerranée élargie ou des dialogues politiques structurés. Pour le Canada, engagé dans plusieurs missions de sécurité internationale et membre de l’OTAN, la question n’est pas seulement militaire, mais aussi diplomatique. Ottawa pourrait trouver intérêt à encourager des formats de coopération réalistes et flexibles, tout en continuant à travailler avec des partenaires régionaux sur des initiatives ciblées, telles que la prévention des conflits et la lutte contre le terrorisme.


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Photo: Wikimedia Commons (Public Domain).

Author

  • Lou Cardot is a third-year student at the University of Toronto, pursuing a double major in Ethics, Society, and Law and Political Science, with a minor in European Affairs. She is currently on a year abroad, studying International Relations and Economics at both University College London (UCL) and Sciences Po Paris. Born in Paris but raised in Washington D.C., Lou is of Tunisian, Sicilian, and Algerian background. Her interests include human rights, gender equality, and immigration policy. She also writes freelance for the French Ministry of Defense and various law reviews across Europe and North America.

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Lou Cardot
Lou Cardot is a third-year student at the University of Toronto, pursuing a double major in Ethics, Society, and Law and Political Science, with a minor in European Affairs. She is currently on a year abroad, studying International Relations and Economics at both University College London (UCL) and Sciences Po Paris. Born in Paris but raised in Washington D.C., Lou is of Tunisian, Sicilian, and Algerian background. Her interests include human rights, gender equality, and immigration policy. She also writes freelance for the French Ministry of Defense and various law reviews across Europe and North America.