Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, l’OTAN invoqua pour la première fois l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, qui consacre le principe de défense collective selon lequel une attaque armée contre un allié est considérée comme une attaque contre l’ensemble de l’Alliance et engage les autres membres à lui porter assistance. Ces attentats ont profondément reconfiguré les modalités de la coopération antiterroriste de l’OTAN, tout en mettant en lumière plusieurs défis institutionnels et opérationnels, notamment en matière de partage et d’analyse du renseignement entre les Alliés, ainsi que dans la gestion des relations de sécurité avec des partenaires dont les priorités stratégiques ne coïncident pas nécessairement avec celles de l’OTAN.
Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, de nouveaux documents présentés dans le cadre d’une procédure judiciaire intentée par des familles de victimes ont ravivé les interrogations sur l’implication potentielle de l’Arabie saoudite et sur les informations dont disposaient les autorités américaines avant les attaques.
Ces éléments ont notamment relancé le débat sur les liens potentiels entre certains auteurs d’attentats et des individus affiliés aux autorités saoudiennes. Au-delà de la question de la responsabilité éventuelle de l’Arabie saoudite, cette affaire met en évidence des enjeux plus larges liés à la collecte et à l’analyse de l’information, à sa circulation entre différentes agences et institutions, ainsi qu’aux limites qui pourraient accompagner la coopération avec des partenaires stratégiques.
De nouveaux éléments sur les liens d’Omar al-Bayoumi avec l’Arabie saoudite
Les familles de victimes du 11 septembre avaient présenté de nouveaux documents dans le cadre de la procédure judiciaire portant notamment sur le rôle d’Omar al-Bayoumi, ressortissant saoudien résidant en Californie qui se présentait en tant qu’étudiant et avait auparavant travaillé dans l’aviation civile saoudienne. Al-Bayoumi occupe une place critique dans les investigations des attentats en raison de son rôle en aidant Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdar, deux membres d’al-Qaïda qui ont détourné le vol American Airlines 77 pour l’attaque contre le Pentagone. En février 2000 en Californie, al-Bayoumi rencontra Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar en les assistant dans leur recherche d’un logement à San Diego et en cosignant leur bail. Le FBI l’a déjà examiné avant les attentats en raison de soupçons d’activités de renseignement, et al-Bayoumi a été décrit dans des documents déclassifiés du FBI comme collaborateur du renseignement saoudien, une conclusion contestée par l’Arabie saoudite.
Des documents saisis par les autorités britanniques dans les semaines suivant des attentats ont contribué à raviver les interrogations sur al-Bayoumi, notamment une vidéo tournée à proximité du Capitole américain, qui contient l’audio d’al-Bayoumi faisant référence à un « plan » et désigne le bâtiment comme le plus important. Cela sert comme une preuve potentielle de la surveillance avant l’attaque et renouvelle les questions quant à savoir si le gouvernement saoudien était complice des attaques terroristes.
En 2001, les autorités britanniques ont transmis au FBI quelques éléments saisis dans le cadre de leur enquête sur al-Bayoumi. Cependant, ces informations n’ont pas été communiquées à l’ensemble des enquêteurs américains qui examinaient son rôle. Cette fragmentation rappelle les défaillances dans la transmission du renseignement déjà identifiées par la Commission sur le 11 septembre, notamment concernant le rôle d’al-Hazmi et d’al-Mihdhar. Avant les attentats, la CIA disposait d’informations sur le visa américain d’al-Mihdhar et le voyage d’al-Hazmi à destination de Los Angeles, sans les avoir suffisamment rapidement transmises au FBI.
La Commission a conclu que le problème n’est pas seulement un manque d’informations, mais aussi des difficultés institutionnelles à transmettre les renseignements disponibles et à reconnaître collectivement l’urgence. Ces défaillances ont depuis conduit à une série de réformes du partage du renseignement aux États-Unis et entre leurs alliés, de sorte que les mécanismes actuels diffèrent tellement de ceux qui existaient en 2001.
Tandis que ces nouveaux éléments renforcent les interrogations sur les liens entre al-Bayoumi et des responsables saoudiens, cela ne suffit pas à établir que le gouvernement saoudien avait connaissance du projet d’attentats ou l’avait soutenu. En plus, cela ne renverse pas la conclusion de la Commission qu’al-Qaïda n’a pas été financée par le gouvernement saoudien par des hauts responsables.
Première leçon : le partage du renseignement
Le changement depuis ces attentats ne se limite pas à une augmentation du volume d’informations partagées, mais s’accompagne également d’une institutionnalisation progressive de leur échange et de leur analyse au sein de l’Alliance, comme en témoigne la décision des Alliés, le 4 octobre 2001, de renforcer le partage du renseignement et la coopération bilatérale et au sein de l’OTAN . Depuis 2001, cette orientation s’est ensuite montrée par la création de structures spécialisées, notamment la Terrorist Threat Intelligence Unit en 2004 et le NATO Intelligence Fusion Center en 2006.
Malgré ces réformes, des impératifs de sécurité continuent de restreindre le partage du renseignement. L’OTAN reconnaît elle-même que la “responsabilité de partager” ne signifie pas que les Alliés transmettent automatiquement l’ensemble de leurs renseignements, notamment en raison de la protection de certaines informations sensibles. L’enjeu consiste donc à faciliter l’intégration et l’analyse des renseignements pertinents pour renforcer la compréhension collective de la menace tout en protégeant les sources et données sensibles.
Deuxième leçon : partenaires stratégiques, confiance et intérêts divergents
Les relations entre les États-Unis et l’Arabie saoudite illustrent ce dilemme lors du partage de renseignements avec un partenaire stratégique avec lequel Washington entretient parallèlement une coopération en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme. Cependant, ce dilemme dépasse les relations entre Washington et Riyad. L’Alliance entretient elle-même une coopération en matière de sécurité avec les États du Golfe dans le cadre de l’Initiative de coopération d’Istanbul. Alors que l’Arabie saoudite s’est occasionnellement engagée dans des activités individuelles ou des dialogues avec l’alliance, notamment dans un environnement où la lutte contre le terrorisme demeure un domaine essentiel de coopération, elle reste en dehors du cadre formel.
La question pour l’OTAN n’est donc pas de choisir entre coopération et méfiance, mais de maintenir les relations nécessaires à l’échange de renseignements tout en préservant une capacité d’évaluation indépendante lorsque des informations critiques concernent des acteurs liés à un État partenaire.
Le rôle de l’OTAN aujourd’hui
Depuis 2001, les lignes directrices contre le terrorisme actualisées en 2024 structurent l’action de l’OTAN autour de trois domaines : la connaissance de la situation, les capacités et l’état de préparation, ainsi que l’engagement et la coopération. En matière de connaissance de la menace, l’Alliance favorise une connaissance commune de celle-ci par des consultations et un partage renforcé de renseignements et d’analyses stratégiques. Elle renforce ces efforts par le développement des capacités, l’entraînement et les exercices, en coopération avec ses partenaires et plusieurs organisations internationales, telles que l’ONU et l’UE.
Ainsi, l’Alliance devrait continuer à renforcer non seulement le partage des renseignements, mais aussi leur intégration et l’analyse rapide des informations fragmentées provenant de différentes institutions nationales. L’objectif devrait être de réduire les défis liés au partage efficace des renseignements pertinents lorsqu’une menace revêt une dimension transnationale, tout en maintenant les restrictions nécessaires pour protéger les informations classifiées. Finalement, l’Alliance devrait veiller à ce que la coopération antiterroriste avec ses partenaires n’entre pas en conflit avec l’évaluation indépendante de renseignements sensibles concernant des individus ou des institutions liés à ces partenaires.
Ces améliorations n’exigeraient pas la transmission des responsabilités aux services nationaux de renseignement, qui demeurent au cœur de la lutte contre le terrorisme. Elles se concentrent plutôt sur le renforcement de la valeur ajoutée de l’Alliance en tant qu’espace de coordination, d’analyse conjointe et de coopération entre des services demeurant sous l’autorité de leurs États respectifs.
Conclusion
Les nouveaux éléments concernant Omar al-Bayoumi démontrent moins un manque d’informations que le défi de relier, d’évaluer et de transmettre des renseignements fragmentés entre différentes institutions. Les réformes après les attentats de 2001 ont renforcé les mécanismes de partage et d’examen du renseignement, sans toutefois supprimer les contraintes relatives à la protection des informations sensibles et à la coopération entre différentes institutions nationales.
Les nouveaux éléments mettent également en lumière la complexité de l’évaluation du renseignement lorsqu’elle porte sur des acteurs liés à un partenaire stratégique. L’enjeu pour l’OTAN consiste ainsi à faciliter l’intégration et l’analyse des renseignements pertinents entre les Alliés, tout en maintenant une capacité d’évaluation indépendante dans sa coopération avec ses partenaires.
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